Sélection 2020

« Le loup » de Rochette chez Casterman

Le graphisme élégant et puissant de Jean-Marc Rochette et son univers de montagnes marque ce récit où la coloration tragique s ’unit à un caractère positif. Dans la quête obsessionnelle du berger Gaspard pour détruire le loup qui a anéanti son troupeau, puis son fils, le loup blanc, s ’inscrit le conflit écologique entre préservation de la faune sauvage et besoins vitaux des hommes occupant les mêmes territoires. L’art du récit est d’humaniser celui qui pourrait apparaître d’abord comme un obsédé de vengeance. Sans revenir sur le style « Le vieil homme et la mer », on appréciera que Rochette s’attache aussi à l’évolution du loup. Dans cette fable écologique, l’auteur nous fait comprendre que la nature est Une où hommes et animaux partagent des valeurs finalement communes.

Jaques Tramson

« La Traversée » de Paurd, éditions 2024

La traverséeLe choc de cet album naît de la surprise d’un graphisme stylisé à dimension
humoristique dans un choix des couleurs inattendues mais agréables, uni au message puissant de la dénonciation de la guerre, suggéré sous toutes ses formes, vol, viol, incendies, tueries, se déroulant au long de cette traversée symbolique, menée par le couple caricatural de Firmin et de son capitaine. Ce message est soutenu par une invention constante dans le dessin : ici, une traversée de l’enfer ; là, un ossuaire qui suggère aussi bien Douaumont que des images récentes de l’actualité ; en contrepoint, cette coupe d’une maison de poupée qui nous ferait penser à Barbie si ses habitants n’étaient animés de desseins tragiques. L’art est de dénoncer vigoureusement mais en laissant toujours au lecteur une possibilité de sourire.

JT

« J’peux pas, j’ai chimio » de Hoppenot et Brijatoff chez Marabout

Couverture BD J'peux pas, j'ai chimioLoin de la « lecture cafard » que pourrait faire craindre le titre, l’ouvrage propose une double entrée : malgré la gravité du sujet, les deux visions qui sont étroitement liées bénéficient d’une distanciation par un humour léger, loin de l’humour noir… La narratrice, une trépidante rousse, propose une information didactique sur le cancer, envisageant aussi bien l’évolution de la maladie, la situation psychologique du malade que ses relations avec l’univers de ses proches, de ses médecins, ne cachant ni les angoisses de l’un ni les dérives occasionnelles des autres. Mais l’exposé propose des
solutions aux unes et aux autres : et le fait que l’expérience vécue qui sert de support au récit se termine bien également dans la réalité ajoute à la sensation de réconfort éprouvée par le lecteur. La fine analyse psychologique de la jeune femme éprouvée par la maladie ne tombe jamais dans la sensiblerie et le sourire perce plus souvent qu’on ne s’y attendrait. Le graphisme qui conjugue le noir d’une réalité souvent tragique avec des
couleurs parfois exubérantes enrichit l’adhésion du lecteur au message.

Jacques Tramson

«Apprendre à tomber » de Mikaël Ross, éditions Sarbacane, 2019

Couverture de Apprendre à tomberImmergé dans ce village inclusif, Neuerkerode, en Basse-Saxe, où cohabitent personnes mentalement fragiles avec professionnels et aidants, le lecteur participe aux aventures et émotions partagées par les résidents de cette institution créée dès la fin du XIXe siècle au nord de l’Allemagne par quelques personnes visionnaires, puisqu’elle travaillaient déjà au nom de l’inclusion et de la participation, valeurs encore aujourd’hui plus actuelles que jamais. À travers l’histoire du jeune homme, très dépendant, Noël, qui
perd sa mère au début de l’album, l’on partage la vie de ces personnes, jeunes ou âgées, à qui l’institution donne la possibilité de vivre leur bonheur personnel dans des lieux adaptés à leurs capacités. Le style caricatural mais si expressif, du dessin de Mikaël Ross, s’il peut dérouter certains lecteurs, ne nuit cependant pas au propos général de cet ouvrage, qui aborde le sujet si sensible du handicap mental. Un vrai scénario, un graphisme affirmé, une histoire à valeurs humaines fortes, un jeune auteur venu récemment à la BD, tout ce qui correspond au prix du Jury Œcuménique de la BD !

Bernard Stehr